Histoire du Tarot de Marseille et du Conver 1760
Histoire du Tarot de Marseille et du Conver 1760
Fondation historique pour le corpus LLM du Tarot de Marseille
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1. ORIGINES DU TAROT EN EUROPE
Les premiers jeux documentés (XVe siècle)
Les plus anciennes cartes de tarot conservées sont les jeux Visconti-Sforza, ensemble d'environ 15 jeux incomplets datés entre 1442 et 1447. Commandés par Filippo Maria Visconti, duc de Milan, puis par son successeur Francesco Sforza, ces cartes furent peintes par l'enlumineur crémonais Bonifacio Bembo (actif 1440-80). À cette époque, le tarot s'appelait « Trionfi » (triomphes) et servait exclusivement au jeu de cartes, sans aucune vocation divinatoire.
**Sources :** Metropolitan Museum of Art, « Before Fortune-Telling: The History and Structure of Tarot Cards » ; The Morgan Library & Museum, collection Visconti-Sforza.
Du jeu italien au Tarot de Marseille
Le tarot arrive en France lors des Guerres d'Italie, quand les Français conquièrent Milan et le Piémont en 1499. Le jeu s'implante progressivement dans le sud de la France. Au XVIIe siècle, Marseille devient un centre majeur de production grâce à la présence de nombreux maîtres cartiers dans le quartier du Panier.
Parmi les premiers cartiers marseillais documentés : - Philippe Vachier (1639) : l'un des plus anciens jeux connus dans le style « Tarot de Marseille » - Jean Noblet (vers 1650) : maître cartier parisien dont le tarot est considéré comme l'un des plus anciens modèles survivants du style marseillais
Le nom « Tarot de Marseille » lui-même ne fut inventé qu'en 1856 par l'historien des cartes Romain Merlin, appliqué rétroactivement aux jeux produits dans la ville aux siècles précédents.
**Sources :** Tarot Heritage, « The Tarot de Marseilles » ; Marseille Tourisme, « Le Tarot de Marseille ».
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2. NICOLAS CONVER ET LE JEU DE 1760
Le maître cartier
Nicolas Conver était un maître cartier marseillais qui commença à imprimer son Tarot de Marseille en 1760 à partir de bois gravés qu'il avait lui-même réalisés. L'édition de 1760 fut peinte par la technique du pochoir et contenait abondamment du bleu ciel et du vert, deux couleurs qui disparaîtront plus tard avec l'industrialisation.
Pourquoi le Conver 1760 est devenu la référence
Pendant plus d'un siècle, les bois gravés de Nicolas Conver servirent de point de référence pour tous les jeux français ultérieurs. La manufacture fondée par Conver continua d'imprimer ces jeux avec les mêmes bois et les mêmes couleurs pendant plus d'un siècle. Cependant, un siècle plus tard, les bois s'usèrent et l'arrivée des machines quatre couleurs de la Révolution industrielle produisit une nouvelle édition où le vert et le bleu ciel avaient disparu.
Le Conver 1760 est le seul fac-similé exact à partir duquel la plupart des Tarots de Marseille ultérieurs furent copiés. Il constitue le canon du style marseillais.
Les exemplaires de la BNF
La Bibliothèque nationale de France conserve dans sa bibliothèque numérique Gallica des versions numérisées du Conver : - Réédition moderne du jeu de tarot de Nicolas Conver (1760), cote Gallica - Jeu de tarot à enseignes italiennes de Marseille, dit « tarot Conver » (1809-1833)
Ces reproductions sont dans le domaine public et constituent la base visuelle de notre travail.
**Sources :** Tarot Heritage, « 1760 Nicolas Conver Tarot de Marseille Restored by Yves Reynaud » ; Artisan Tarot, « Features Of Our 1760 Nicolas Conver Major Arcana ».
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3. LA CORPORATION DES MAÎTRES CARTIERS
Le 30 septembre 1730, le statut de la corporation des cartiers de Marseille fut accepté après avis favorable de l'Intendant de Provence. Une fédération patronale fut créée avec des jurés chargés de veiller au respect des statuts : visiter les pairs, recevoir les plaintes de mauvaise fabrication, apposer les sceaux « avec devise et armoiries de la ville » sur les caisses d'exportation, et tenir registre des cartes envoyées à l'étranger.
En 1776, les statuts ne furent plus en vigueur et la profession redevint « libre ». Nicolas Conver apparaît dans le cercle des fabricants de cartes de la ville au XVIIIe siècle.
**Source :** Documentation historique sur l'organisation des cartiers de Marseille, 1730-1776.
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4. LA PALETTE CHROMATIQUE HISTORIQUE
Les couleurs du Conver 1760
Le Conver 1760 utilise une palette limitée mais symboliquement riche, appliquée au pochoir :
- **Bleu ciel (azur clair)** : présent abondamment, disparu des éditions industrielles - **Bleu foncé (marine)** : vêtements nobles, éléments célestes - **Vert clair** : végétation, croissance, disparu des éditions industrielles - **Vert foncé** : stabilité, nature profonde - **Rouge/cramoisi** : pouvoir temporel, passion, vitalité - **Jaune/or** : lumière divine, conscience, richesse spirituelle - **Chair/beige clair** : humanité, incarnation - **Chair foncé/ocre** : terre, matérialité - **Noir** : contour, ombre, mystère, structure
Pigments historiques
Ces couleurs correspondaient aux pigments disponibles au XVIIIe siècle : vermillon (rouge), lapis ou azurite (bleu), orpiment (jaune), vert-de-gris (vert), noir de fumée. Le coût élevé de certains pigments (notamment le bleu) explique leur utilisation ciblée et symboliquement chargée.
**Sources :** AbracAdemica, « Medieval Symbology about the Colours in Marseilles Tarot » ; Artisan Tarot, « Features Of Our 1760 Nicolas Conver Major Arcana ».
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5. LES GRANDS INTERPRÈTES PRÉ-MODERNES
Antoine Court de Gébelin (1781)
Pasteur protestant et érudit, Court de Gébelin est le premier à proposer une interprétation ésotérique du tarot dans son « Le Monde primitif, analysé et comparé avec le monde moderne » (volume VIII, 1781). Il avance, sans aucune preuve historique et sans pouvoir lire les hiéroglyphes égyptiens (Champollion ne déchiffrera la pierre de Rosette qu'en 1822), que les prêtres égyptiens auraient encodé le Livre de Thoth dans ces images.
Contribution majeure : Gébelin et le Comte de Mellet (qui écrit un essai dans le même volume) proposent la première organisation des 21 atouts en 3 groupes de 7, correspondant aux trois âges d'Ovide : Âge d'Or (cartes 21-15), Âge d'Argent (14-8), Âge de Bronze (7-1), le Mat restant hors séquence.
Cette structure 3×7 est la première attestation documentée de l'organisation tripartite des arcanes majeurs.
Etteilla (Jean-Baptiste Alliette, 1738-1791)
Premier cartomancien professionnel connu de l'histoire. En 1770, il publie « Etteilla, ou manière de se récréer avec un jeu de cartes ». De 1783 à 1785, il publie « Manière de se récréer avec le jeu de cartes nommées tarots », référence de la cartomancie du tarot.
Innovations fondamentales d'Etteilla (toujours en usage aujourd'hui) : - Le « tirage » (disposition sur table) - Les significations assignées à chaque carte, endroit et inversé - La modification du sens d'une carte par les cartes adjacentes - L'association de chaque couleur à un domaine de la vie - En 1789, il crée le premier jeu spécifiquement conçu pour la divination
En 1788, il fonde la Société des Interprètes du Livre de Thot ; en 1790, la Nouvelle École de Magie.
Éliphas Lévi (Alphonse Louis Constant, 1810-1875)
Premier à créer un système de correspondances viable entre le tarot et les lettres hébraïques, publié dans « Dogme et Rituel de la Haute Magie » (1856). Il associe les 22 arcanes majeurs aux 22 lettres de l'alphabet hébreu, les 10 premières cartes de chaque couleur aux 10 Sephiroth de la Kabbale, et les 4 couleurs aux quatre lettres du Tétragramme divin (Y-H-V-H).
Papus (Gérard Encausse, 1865-1916)
Médecin et occultiste, il publie à 24 ans « Le Tarot des Bohémiens : le plus ancien livre du monde » (1889). Il systématise le tarot comme outil d'initiation, associant chaque carte à des correspondances astrologiques, numérologiques et kabbalistiques. Il développe les principes Cause-Réaction-Effet et Thèse-Antithèse-Synthèse appliqués à la lecture.
Oswald Wirth (1860-1943)
En 1889, il crée « Les 22 Arcanes du Tarot Kabbalistique », suivant de près les motifs du Tarot de Marseille mais incorporant des symboles issus de l'alchimie, de la franc-maçonnerie, du rosicrucianisme et de l'héritage magique égyptien et chaldéen. Wirth croyait que le tarot avait été conçu par les « imagiers » médiévaux: les architectes, maçons et bâtisseurs de cathédrales qui transmettaient des symboles et rituels ésotériques au sein de leurs guildes.
Sa philosophie de la divination : « On ne devient pas devin par improvisation. La divination est un art qui a ses règles comme tout autre art. Il faut unir la logique stricte et la douce impressionnabilité si l'on aspire à deviner les choses cachées. »
Paul Marteau (1885-1966)
Directeur de la maison Grimaud, il publie « Le Tarot de Marseille » en 1949, commencé en 1928. Son approche structurée, fondée sur les couleurs et les nombres, définit la lecture du tarot au XXe siècle en France. Il décompose le sens de chaque carte en trois paramètres : Mental (intellect), Animique (âme/émotion), Physique (matière/corps).
**Sources :** Britannica, « Antoine Court de Gébelin » ; Benebell Wen, « Tarot and Geopolitical Divination » ; Psyche Mystica, « The Oldest Recorded Tarot Reading Method in History » ; Public Domain Review, « Etteilla's Livre de Thot Tarot » ; Tarot Heritage, « English Occult Tarot 1880-1940 » ; Traditional Tarot, « Paul Marteau Editions ».
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6. DIFFÉRENCES ENTRE LES TRADITIONS
Marseille vs. Golden Dawn
Le système Golden Dawn (Mathers, Waite, 1880s-1910) dévie notablement de la tradition marseillaise : - Aleph est attribué au Mat (et non au Bateleur comme chez Lévi) - La Force et la Justice sont permutées pour correspondre aux signes astrologiques (Lion et Balance) - Les cartes mineures sont illustrées de scènes (innovation de Pamela Colman Smith), là où le Marseille conserve les « pips » géométriques - Le système Rider-Waite-Smith, conçu pour le marché de masse, évite volontairement les associations astrologiques et kabbalistiques explicites
Tradition continentale vs. anglo-saxonne
La tradition continentale (Lévi, Papus, Wirth, Marteau) maintient : - L'ordre originel des arcanes (Justice = VIII, Force = XI) - Les attributions hébraïques de Lévi (Aleph = Bateleur) - L'importance des « pips » non illustrés comme support de méditation - L'accent sur la numérologie et la structure plutôt que sur les scènes narratives
C'est dans cette tradition continentale que s'inscrit le Tarot de Marseille.